Dossier

Transmédia (3/7) – Les voyages contraires des fans entre les médiums

La logique transmédia et la manière dont elle est réappropriée par les fans et leurs pratiques tend à rapprocher des publics pourtant très différents. Mais si mangas et comics sont souvent proches (en librairie) voire associés (en convention), la circulation de leurs fans peut s’avérer très différente. La structure de l’offre éditoriale, ainsi que sa temporalité et sa variété, jouent un rôle majeur dans le passage d’un médium à un autre chez les fans. Une orientation qui n’est pas toujours évidente, même quand l’attrait par les adaptations ne fait aucun doute.

Ce billet fait partie d’une série d’articles tirés et adaptés de mon mémoire de M2 sciences sociales sur les stratégies transmédia au sein des cultures mangas et comics. Vous pouvez retrouver les autres parties à cette adresse, ainsi que des détails sur l’enquête ici.


L’évidence anime-manga

Chez les fans de mangas, la circulation entre les médiums apparait comme particulièrement fluide, voire évidente. Sur 88 enquêtés fans d’animes, 85 disent aussi lire des mangas (soit 97 % des enquêtés). Parmi eux, 49 (58 %) ont découvert les mangas grâce aux animes et 14 (16 %) se sont, à l’inverse, mis aux animes via les mangas. Même parmi les 22 enquêtés restants, les trajectoires évoquées restent très proches. Adyl (22 ans), Claire (26 ans), Justine (24 ans) et Edwin (20 ans) disent s’être lancés dans les deux médiums simultanément. Olivia (19 ans) relativise également : « Je dirais un peu des deux. J’ai commencé petite par lire et ensuite, j’ai regardé des animés vers mes 14 ans. Parfois, je découvre le manga en premier et d’autre fois, je découvre l’adaptation en premier. ». L’incursion peut conjointement se faire, sans même que le fan ne s’en aperçoive, comme l’explique Willem (23 ans) : « Je ne crois pas que l’un ait influencé l’autre ». Il pense néanmoins que « cela s’est fait naturellement », pour lui qui regardait les Détective Conan passant à la télévision tout en lisant le manga au même âge (aux alentours de 8 ans) avant d’y revenir « avec un gros focus dessus depuis 7/8 ans environ ».

Détective Conan, diffusé sur France 3 et Cartoon Network dans les années 2000, ainsi que de nombreuses autres séries jeunesse (Yu-Gi-Oh!, Dragon Ball, Naruto…) ont constitué pour de nombreux fans le premier contact à la culture manga

Ce premier contact en enfance, dont nous avions déjà constaté l’importance avec les programmes télévisés dédiés à la jeunesse, vient brouiller pour certains leur notion de « premier contact ». Maroan (28 ans) raconte regarder des animes depuis « 0 ans, j’ai grandi avec », rappelant que la distinction entre dessin animé japonais et les productions occidentales lui était inconnue : « Au début des années 2000, les anime étaient juste des dessins animés comme les autres pour moi ». De fait, il distingue sa période à l’âge de 11 ans durant laquelle il s’est mis à regarder des « animes en VOSTFR ». Même constat pour Pierre (22 ans) pour qui sa « découverte de l’un et de l’autre est assez indépendante » en précisant que « Enfant, je n’avais même pas conscience de ce qui était japonais ou pas ».

Si le lien entre anime et manga n’est pas toujours conscient, surtout au plus jeune âge, il apparait tout de même comme systématique. Ce même quand il ne s’agit pas spécialement de se mettre à un médium suite à sa découverte de l’autre. Simplement être familier aux animes semble suffisant pour être amené vers les mangas, et vice versa.

La dynamique de découverte par les adaptations se vérifie également. À la question « Avez-vous déjà acheté un manga car son adaptation vous avait plu ? », 79 sur 88 disent effectivement avoir acheté au moins un manga car son adaptation anime leur avait plu. C’est même le cas chez certains dont le budget est pourtant serré, comme Samy (25 ans) qui s’est procuré l’intégrale du manga Air Gear en 2020 et dont il avait adoré l’adaptation anime vue sur W9 en 2009. Ce bien qu’il n’ait « pas les moyens de posséder une grande collection de mangas », préférant donc se « concentrer sur les séries courtes et les one-shot ». À relever de plus pour ce cas la temporalité très longue que peut prendre ce lien, ici l’achat faisant suite au coup de cœur 11 ans après.

Pour certains, acheter le manga d’un anime qu’ils ont adoré est même une suite logique, habituelle. Antoine (25 ans) découvre « la plupart du temps la série avec la version anime » et « si elle me plaît bien, j’achète les mangas ». « C’est même presque systématique » pour Pierre (22 ans). Cette dynamique peut être renforcée par des synergies internes au marché, notamment avec des collaborations entre l’éditeur d’un manga et celui de son anime. C’était par exemple le cas pour la série Spy x Family éditée chez Kurokawa qui mettait en avant sur un rabat du tome 8 l’adaptation anime qui venait de débuter sur la plateforme Crunchyroll. Celle-ci indiquant à son tour la disponibilité du manga en France sur la fiche de la série1. Une liaison qui se fait désormais jusque dans les personnes travaillant sur une série, notamment les traducteurs qui peuvent se charger à la fois du manga et de son anime. Ainsi, la série Sexy Cosplay Doll est traduite par Marylou Leclerc dans ses deux formats.

Rabat du tome 8 de Spy x Family mettant en avant la diffusion de l’anime sur Crunchyroll

Le modèle de publication des mangas motive également à passer de l’adaptation au support original. Comme les animes proposent la même histoire dans un format généralement bien plus court que l’œuvre de base (la plupart faisant 12, voire 24 épisodes), le spectateur sera alors être tenté d’aller poursuivre le récit via le manga. Par exemple, la première saison de l’anime de Spy x Family s’arrête à l’équivalent de la fin du tome 3, tandis que cinq jours plus tard sortait le tome 8. Un phénomène valable pareillement pour les séries à long cours comme One Piece, dont l’épisode 1028 adapte le chapitre 1010 du manga, alors que le dernier en date est le 1057. Non seulement le fan aura la possibilité de poursuivre en achetant le manga, mais ce genre de série bénéficie aussi d’une prépublication sur internet via la plateforme légale Manga Plus. Elle publie chaque dimanche les nouveaux chapitres du magazine japonais Weekly Shonen Jump dans lequel est prépublié One Piece, le tout traduit en français (ou à minima en anglais), et disponible gratuitement. L’existence des plateformes de piratage (les fameux « scans ») induit cette même pratique étendue à un très grand nombre de titres.

Grâce à ces méthodes, légales ou non, poursuivre l’histoire découverte via l’adaptation est particulièrement facile. Une pratique qui se vérifie avec Annie (19 ans) : « N’ayant plus la patience pour la suite d’un anime, je me suis renseignée pour suivre la suite ». Même chose pour Teri (25 ans) qui voulait « continuer un anime pour lequel le manga était plus avancé » (My Hero Academia). Idem pour Julien (19 ans) avec One Piece. La consommation de mangas suit presque inévitablement une fois au contact des animes. Même parmi les rares enquêtés ayant répondu voir des animes sans lire de mangas (3 sur 88), leurs réponses sont plutôt nuancées. Antoine (25 ans) dit en avoir lu par le passé, mais a dû arrêter « par manque de temps et d’argent ». Et, si Ludivine (24 ans) trouve la consommation de mangas « moins facile », elle n’en rejette pas pour autant l’idée de lire celui d’un anime qu’elle aurait bien aimé. Même Yasten (27 ans) dit en posséder quelques-uns « évidement », bien qu’il « accroche moins au médium bande dessiné », préférant l’animation « en tant que telle : sakuga, storyboarding, travail des comédiens de doublage, génériques, etc ». Le manga occupe toujours une place dans la tête des fans, même quand ceux-ci en restent éloignés.


La mise à l’écart du comics

À l’inverse, le comics profite plus difficilement de cette attractivité. Le fait que les adaptations de superhéros au cinéma ne soient pas des transpositions littérales de l’histoire d’un même comics a tendance à « éloigner » ce support du spectateur. Ces productions « se suffisent à elles-mêmes » pour reprendre les termes de Nolan (23 ans), point de vue partagé par d’autres comme Indiana (33 ans) et Noam (20 ans). En exploitant leurs propres versions des personnages et des aventures inédites, elles privent les comics de la possibilité d’attirer un fan désireux de connaitre la suite après avoir vu le film. Cela constitue toutefois qu’une partie de de l’attrait que peuvent avoir les comics pour le fan. Le médium permet toujours d’explorer davantage les univers des personnages qu’il apprécie, comme pour Fabien (26 ans) qui « voulait suivre d’autres aventures de ses héros » ou Maxime (26 ans), désireux « d’en savoir plus sur les méchants ». Même parmi les acheteurs de comics, ils sont plusieurs à ne pas associer leurs achats à leur appréciation des adaptations (Salomée, 24 ans ; Quentin, 24 ans ; Azertoff, 32 ans ; Amin, 16 ans). Philippe (42 ans) parle même d’une « déconnexion totale » entre les adaptations et le médium comics.

Ici, passer d’un médium à l’autre n’apparait pas comme évident. Les fans non-lecteurs de comics ne sont pour autant pas détachés du système transmédia, dont ils consomment volontiers cette culture sous d’autres formes. Sous diverses formes : du jeu vidéo (Grégoire, 30 ans ; Nolan, 23 ans ; Angela, 26 ans), des chaines YouTube (Indiana, 33 ans ; Tessa, 25 ans) voire des communautés sur le réseau social Reddit (Nolan, 23 ans). Ce détachement s’explique davantage par une offre complexe à appréhender au niveau économique et éditorial. Anne (28 ans) estime ainsi que c’est un milieu « difficile à suivre ». « On ne sait pas trop par où commencer quand on veut s’y mettre », une vision partagée par Anthonin (22 ans).

Jeu vidéo, vidéos YouTube, merchandising… Les fans d’adaptations de comics s’orientent vers de nombreux supports pour apprécier une licence mais assez peu vers la bande dessinée

À la question « Pensez-vous pouvoir vous mettre aux comics sans être conseillé initialement ? », Indiana (33 ans) et Grégoire (30 ans) rejoignent l’avis de Nolan (33 ans) : « sans les conseils d’un ami qui s’y connaît, non, entre les reboot les canon/non canon, ce n’est pas simple ». La pluralité des incarnations d’un même personnage et les variantes de son univers, élément désormais constitutif du comics super-héroïque, vient brouiller les potentiels nouveaux lecteurs. Là-dessus, les films sont jugés comme « plus simples à suivre » (Mike, 24 ans). Thomas (24 ans) détaille sa vision dans ce sens :

« Je pense que les adaptations de comics et en particulier celles de Marvel avec le MCU marchent aussi bien principalement parce qu’elles simplifient le monde du comics pour le rendre plus attractif pour la majorité. Le français moyen n’a pas envie de lire 12 fois Spider-Man avec un twist à chaque fois. Le MCU offre une histoire facile à suivre avec un début clair et une absence de reboot et spinoff. »

L’offre éditoriale en matière de comics semble ainsi incapable de répondre au problème d’accessibilité éprouvé par le public-cible. Malgré des tentatives de pédagogie (comme la mise en avant de collections) pour aider l’initiation à ces univers, rien ne semble indiquer au lecteur potentiel par quel comics commencer plutôt qu’un autre. Cela s’explique logiquement par le caractère détaché des nombreuses histoires de chaque personnage en comics. Ces mêmes histoires sont interconnectées à d’autres, couvrant d’autres personnages qui peuvent être ensuite liés dans des histoires évènements communes. Un réseau narratif tentaculaire qui n’est pas simple à appréhender, surtout quand ces itérations sont différentes de celles des films. Quand un fan a aimé le Spider-Man montré dans la trilogie de Sam Raimi, il ne peut pas s’orienter vers un comics identique car il « n’existe pas ». Des versions plus ou moins proches, ayant pu servir d’inspiration pour les longs-métrages, sont trouvables, mais cela exige un engagement supplémentaire pour le fan qui doit effectuer des recherches de lui-même ou être conseillé.

Le comics Batman Année Un fait partie d’une sélection de son éditeur Urban Comics présentant plusieurs comics ayant servis d’inspiration pour le film The Batman, sorti en 2022

La multiplication des histoires touche enfin un dernier point régulièrement évoqué avec les comics : le coût nécessaire pour suivre ces histoires. Surtout, avec la réduction drastique ces dernières années de l’offre kiosque qui était autrefois le champ « low cost » du comics, il est devenu complexe de se lancer dans ces univers à moindres frais. Les offres poche de Urban Comics ou le partenariat « Panini-Carrefour » avec des albums à 2,99 € permettent au médium de rester un tant soit peu sur ce créneau. Ce qui crée effectivement une voie d’accès aux comics pour certains, comme Nadège (35 ans). D’autres se méfient de ces offres, à la manière de Nolan (23 ans) :

« Je ne me fis pas trop à ces offres. Il n’y a pas vraiment de choix vu que c’est selon ce qu’ils proposent. En plus, c’est pour tout public vu que c’est vendu en supermarché. C’est assez proche des films aussi, donc pas très « inédit », ni forcément les meilleures histoires ».

S’il est déjà difficile d’appréhender l’offre de comics, il semble d’autant plus complexe de s’y aventurer que le coût financier est élevé, avec lui le risque d’acheter cher un album qui ne plaira pas.

L’efficacité des adaptations à capter du public est ici dissonante entre les comics et les mangas. Sans parler de défaillance du modèle transmédiatique du comics, il s’agit plutôt de cerner comment son médium d’origine est « mis à l’écart » à la fois par son public et même sa propre stratégie transmédia. À tel point que plusieurs enquêtés lecteurs de comics disent se sentir davantage fans du MCU que de comics (Théotime, 28 ans ; Mike, 24 ans ; Nadège, 35 ans ; Guillaume, 20 ans ; Fabien, 26 ans ; Maxime, 26 ans).

Le manga, avec les animes, fait partie quant à lui d’un tout dans lequel il est naturel de naviguer à convenance. Les découvertes vont d’une adaptation à une autre, d’un support à un autre. L’ensemble doit également bénéficier de son offre particulièrement attrayante économiquement avec bon nombre de séries populaires vendues pour moins de 7,50 € le tome. Une attractivité ainsi qu’une accessibilité que ne partagent pas les comics, constituant — aussi littéralement que figurativement — un univers à part auprès du public.


  1. Cet affichage a toutefois disparu de la nouvelle interface du site, disponible depuis l’année dernière. ↩︎

Sociologue des weebs. Se nourrit de moe et d’iyashikei. Anima Yell c’est l’amour.

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