Dossier

Transmédia (1/7) – Dans les mangas & comics : diversifier pour mieux capitaliser

L’évocation du transmédia au sein des cultures mangas et comics amène immédiatement à penser à leurs adaptations, principalement audiovisuelles. Cet article est le point de départ d’une volonté d’apporter une vision d’ensemble ainsi qu’un regard critique sur la teneur de ces stratégies. Une démarche qui débute par une mise en place simple : que sont les stratégies transmédia pour les mangas et les comics ? Par quels produits s’incarnent-elles ? Comment servent-elles à l’acquisition de publics ? Une sorte d’état des lieux concentré sur les productions officielles pour dresser la variété et influence de ces stratégies.

Petit aparté avant de débuter, car voici (enfin) un premier article tiré de mes mémoires de master (ici le plus récent, réalisé cet été). J’ai longtemps hésité sur la forme à donner sur le blog et j’ai décidé de sauter le pas en le publiant sous-partie par sous-partie. Vous allez donc lire le grand 1 de ma seconde partie. Et si je commence directement par la seconde c’est que la première concentre surtout de la contextualisation du marché actuel, ainsi que par son historique. Ce n’est pas fondamentalement nécessaire pour la lecture qui suit, surtout si vous êtes quelqu’un de déjà un peu renseigné. Comme ça reste sans doute interessant, je compte la publier plus tard (mais cela va me demander un travail de réécriture plus conséquent que le reste). D’ailleurs ça se sentira, mais mon ton est bien plus sérieux qu’à mon habitude ici, je n’ai pas réécrit en profondeur le texte. Je me suis juste permis d’adapter certaines intros ou de préciser quelques passages, à l’occasion.

Ce billet fait partie d’une série d’articles tirés et adaptés de mon mémoire de M2 en sciences sociales sur les stratégies transmédia au sein des cultures mangas et comics. Vous pouvez retrouver les autres parties à cette adresse, ainsi que des détails sur l’enquête ici.


L’adaptation de mangas : capitaliser sur une licence

Étroitement liés, les mangas et leurs adaptations en animes sont au cœur des stratégies transmédiatiques des productions japonaises. Une importance que nous allons illustrer ici par plusieurs cas qui évoqueront à la fois leur centralité et leur variété au sein de l’industrie du divertissement nippon.

L’idée de porter des mangas sur les écrans n’est pas nouvelle. On constate dès les années 60 avec Astro Boy d’Osamu Tezuka une envie de capitaliser sur une série populaire en la portant à la télévision. Une façon de procéder devenue depuis une véritable norme dans l’industrie. Ainsi, sur les 208 séries d’animations produites en 2021, 165 sont des adaptations (dont 84 de mangas). À noter que ce compte exclut des séries débutées les années précédentes, comme c’est le cas pour des adaptations « fleuves » telles que One Piece et Détective Conan. Le manga est une source primordiale pour le marché de l’animation en lui fournissant pour 40% de sa production annuelle (en nombre de séries). Sur l’ensemble, 165 sont des adaptations provenant de supports en tous genres : light novel, jeu vidéo, musique… Ce qui représente presque 80% des titres produits sur l’année. Les derniers 20%, soit 43 séries, sont donc des projets dits originaux.

Une définition à clarifier toutefois, puisque cette appellation suggère que ces créations totalement nouvelles se distinguent des adaptations qui ne reprennent qu’une histoire déjà écrite sur un autre support. Cela est en partie vrai, par exemple pour Tokyo Revengers (basé sur le manga) ou La sorcière tueuse de slimes depuis 300 ans (basé sur un light novel). Dans ces cas-là, c’est effectivement l’histoire du support d’origine qui est reprise pour l’adaptation, avec seulement quelques modifications relativement mineurs dû au changement de support. Mais cela reste une définition inadaptée pour représenter la variété des adaptations produites. Par exemple, la série Uma Musume : Pretty Derby season 2 est tirée du jeu mobile éponyme, mais propose une histoire inédite par rapport à celui-ci, tout en mettant en scène les mêmes personnages. Il serait donc plus juste de qualifier « d’original » toute production qui ne prend racine dans aucune autre licence préexistante (comme Lycoris Recoil cette année). De même, l’adaptation n’implique pas nécessairement un décalque d’une histoire à un autre médium, mais peut aussi se faire dans un procédé créatif relativement libre avec du contenu inédit. Le cas très récent de Bocchi The Rock!, adaptation du manga éponyme, est particulièrement illustratif de ce cas. Si la trame narrative de l’œuvre originale est conservée, il y a beaucoup de liberté qui est prise dans la mise en scène et le rythme donné au récit1.

Bocchi The Rock (2022)

La stratégie transmédia des adaptations de mangas ne se résume pas aux séries télévisées et peut concerner de nombreux autres médiums. Prenons par exemple la série Naruto. Le manga de Masashi Kishimoto a été publié de septembre 1999 à novembre 2014 dans le magazine Weekly Shōnen Jump, pour un total de 700 chapitres répartis sur 72 volumes reliés. Particulièrement populaire, le titre aura bénéficié d’une adaptation anime à partir d’octobre 2002 qui se sera conclue en février 2007, après un total de 220 épisodes. Une nouvelle adaptation, nommée Naruto Shippuden, lui a directement succédé en février 2007 et s’est conclue en mars 2017, après 500 épisodes.

Ces deux portages télévisés reprenaient la trame narrative du manga, tout en incorporant des épisodes supplémentaires aux histoires inédites, des « fillers ». Leur ajout s’explique en partie par le contexte de production : l’adaptation anime était plus rapide que la parution du manga, et les fillers permettaient donc de gagner du temps pour que ce dernier reprenne de l’avance. Le même procédé est utilisé sur de nombreuses séries dites « fleuves » (qui comportent un grand nombre d’épisodes et une diffusion en continu), comme Détective Conan ou plus occasionnellement One Piece. En plus de la série télévisée, Naruto fut porté à de nombreuses reprises au cinéma avec un total de onze films, répartis de 2004 à 2015. Contrairement à l’anime, ces longs-métrages proposent tous une histoire inédite qui leur est propre mais se déroule avec les mêmes personnages et dans le même univers.

De nombreux jeux vidéo voient également le jour, dont les plus célèbres sont sans doute les Ultimate Ninja Storm, des jeux de combat où les joueurs peuvent incarner les personnages de la série pour s’affronter en 1 contre 1. Des récits dérivés de la trame principale de l’œuvre voient également le jour sous la forme de romans, seize au total. Ils développent des aspects spécifiques de la série, en se concentrant sur certains personnages ou des moments précis non développés dans l’intrigue. Des dérivés en mangas existeront également, comme Rock Lee : Les Péripéties d’un ninja en herbe centré sur le personnage de Rock Lee et au ton majoritairement comique. Ce dernier durera sept volumes et profitera même d’une adaptation anime à son tour entre 2012 et 2013.

Surtout, un spin-off faisant office de suite verra le jour en avril 2015, d’abord sous la forme d’un seul volume, puis d’un one-shot et enfin une série à part entière à partir de mai 2016. Sous le titre Boruto : Naruto Next Generations, la nouvelle série propose de suivre les aventures de Boruto, fils de Naruto, et des enfants d’autres personnages. Elle est toujours en cours et compte actuellement 17 volumes ainsi qu’une adaptions anime depuis avril 2017, elle aussi toujours en cours avec 262 épisodes. Enfin, il existe toute une panoplie de produits dérivés allant de figurines à l’effigie des personnages aux simples pin’s, posters et autres objets affublés d’éléments référençant la licence.

Les nombreuses adaptations et spin-off en manga, roman et anime de Naruto, telles que présentées sur le site Anilist

Sans pousser davantage l’exhaustivité (on aurait pu évoquer les collaborations avec des cafés, entre autres), ce descriptif est assez évocateur sur la diversité des supports et la galaxie médiatique qui peut se construire autour d’une même licence. Des différences d’échelles et de conception peuvent être relevées par rapport à d’autres séries, mais le cas de Naruto reste plutôt représentatif des stratégies qui ont encore cours aujourd’hui. Dans les subtilités à peut-être relever, c’est pour le format des adaptations en anime. Si les titres phares du magazine Weekly Shōnen Jump ont historiquement été adaptés en séries à long cours avec une diffusion continue, cette stratégie semble avoir évoluée durant la dernière décennie. Un de ses actuels best-sellers, le manga My Hero Academia, voit son adaptation découpée en saisons de 24 épisodes (exception de la première qui en comptait une douzaine). Leur diffusion s’étale à chaque fois sur une demi-année avant de reprendre l’année suivante. Ce procédé a plusieurs avantages, comme une augmentation de la qualité moyenne de l’animation des épisodes ainsi qu’une meilleure anticipation en cas de moins bonnes audiences. Une manière de faire reprise depuis par d’autres hits du magazine : Demon Slayer et Jujutsu Kaisen. La conception des films a également évolué, passant d’histoires originales avec Naruto et One Piece, à une adaptation plus littérale du manga comme le font déjà leurs animes. Ainsi, Demon Slayer : Le train de l’Infini adapte un arc du manga qui fait suite à sa première saison et est nécessaire avant de voir la suite de l’anime2. Pour Jujutsu Kaisen 0, le long-métrage porte à l’écran un one-shot faisant d’abord office de pilote puis de prequel à la série.

Dans d’autres cas, l’aspect transmédia peut être encore plus étroit entre une licence et ses dérivés. Pour le manga Is the Order a Rabbit? (Gochūmon wa usagi desu ka? en japonais), il s’agit de capitaliser également sur les doubleuses de ses personnages. En plus de leur travail de comédiennes, elles chantent les openings et endings ainsi que de nombreuses chansons non issues de l’anime (notamment des character songs). Une manière de jouer sur la pluralité des compétences des doubleuses et doubleurs japonais, auxquels le terme de seiyuu est plus couramment employé pour couvrir cette diversité. Il est ainsi courant que des seiyuus chantent en tant que leur personnage, en gardant le même timbre de voix par exemple. Des chansons qui sont ensuite vendues en CDs, voire produites sur scène lors d’évènements, comme des concerts.

Ces mêmes seiyuus peuvent être également sollicités pour interpréter leur personnage sur d’autres supports. Pour reprendre notre exemple, les doubleuses de Is the Order a Rabbit? incarnent leurs personnages au travers de « drama audio », des histoires inédites à écouter. Elles sont également sollicitées sur le jeu mobile Kirara Fantasia reprenant ces mêmes personnages. Ce jeu, par ailleurs, est aussi un pur produit transmédiatique. Il regroupe une multitude de personnages, tous issus de mangas publiés par les magazines Manga Time Kirara. Le jeu repose sur une mécanique de « gacha », terme repris des gashapon et s’apparentant à une loterie pour obtenir les nombreux personnages.

Extrait d’une émission avec les seiyuus de Is the Order a Rabbit? dédiée à la série, un autre type de contenu transmédia jouant sur l’attractivité des doubleurs et de la licence

La dimension transmédia des mangas est particulièrement vaste, touchant parfois à des domaines particulièrement nichés (comme les seiyuus), surtout pour le public français. Mais dans cette grande variété, il y a un élément qui revient constamment et permet de relier l’ensemble : la capitalisation sur une licence précise. Pour Naruto, toute adaptation et produit dérivé se faisait en reprenant les personnages du manga, avec leur même histoire, design et même doubleurs. C’est ce qui relie ces différents produits et va séduire des fans, qui auront la possibilité de retrouver leurs personnages préférés dans un jeu vidéo, un anime ou un roman. Acheter des goodies à son effigie également. Voire à l’effigie de la série elle-même avec des icônes qui y font références (Naruto et les symboles de ses clans ninjas ou One Piece et ses drapeaux pirates sont assez pertinents dans cette optique).

Cette continuité assure un partage plutôt équivoque entre les fans, qui partageront tous une base semblable (le manga et son histoire). Ce qui les différenciera sera leur implication dans une licence, selon les jeux qu’ils ont pu faire, s’ils ont approfondi tel aspect de l’œuvre en lisant tel roman… Le risque de se perdre est alors moindre, tandis que la facilité de s’y plonger est accru, puisque chaque adaptation peut amener à découvrir autre chose.


L’adaptation de comics : exploiter des icônes

La même stratégie semble être employée par le secteur des comics. Elle présente, pourtant, de nombreuses subtilités qui la distingue, à terme, assez fortement de celle que nous venons de constater pour les mangas.

Pour commencer, nous allons nous concentrer sur le Marvel Cinematic Universe, de loin une des plus importante franchise transmédia étant donné son poids économique et populaire. Ce choix se distingue déjà de notre approche précédente pour les mangas où nous nous étions concentrés sur une licence précise. Nous étions partis du médium d’origine afin d’en cerner toutes les adaptations et dérivés qui pouvaient en découler. Pour avoir une vision aussi limpide avec les comics, nous devons procéder différemment. On ne peut pas prendre un comics précis et en ressortir des adaptations tout aussi précisément, du fait de la nature de ces dernières.

Ainsi, pour le MCU, si l’on commence par son premier film (Iron Man sorti en 2008), il est difficile de cibler un comics précis. Faut-il parler d’une adaptation du comics The Invincible Iron Man, débuté en 1968 et qui signe les débuts du super-héros (du moins au sein de son propre comics) ? Ou alors s’agit-il d’une autre de ses itérations qui ont suivi ? Voire d’un mélange de plusieurs titres ? La question de la source de l’adaptation est moins claire si l’on applique la même lecture que précédemment, celle d’une histoire transposée à un autre médium. Elle devient cependant bien plus claire dès que l’on assume qu’il s’agit d’une adaptation du personnage, du moins sa figure, et de son univers. Le film de 2008, tout comme la majorité des adaptations de super-héros de comics, propose donc une nouvelle histoire autour du personnage de Iron Man. Ce dernier conserve des caractéristiques des comics, comme la figure de Tony Stark en industriel milliardaire égocentrique et – évidement – son armure en métal aux technologies de pointe. Mais, de fait, on a affaire à une nouvelle itération du personnage qui ne partagera pas exactement la même histoire que dans les comics. Si la mort des parents du protagoniste est reprise, elle n’est pas nécessairement exploitée de la même manière.

Avoir une version différente d’un même personnage est une pratique courante dans les comics. Iron Man a ainsi déjà connu une dizaine d’itérations différentes sur ce support, et celle du MCU en est une nouvelle qui s’ajoute à la liste. Une pratique pleinement assumée, au point que des dénominations soient attribuées à ces différentes versions. On parle alors de « Terre – XXXX », « XXXX » étant un numéro désignant une itération précise de la Terre avec ses propres super-héros. Ainsi, la Terre-616 désigne celle du MCU (ainsi que la trame principale des comics Marvel) et de nombreuses autres existent : Terre-555 pour la série de comics New Universe, Terre-16103 est liée aux itérations Ultimate ou même Terre-96283 qui correspond à la réalité où se déroule la trilogie Spider-man de Sam Raimi. La force de cette pratique est de pouvoir multiplier les histoires alternatives, soit par des reboots de l’histoire d’un ou plusieurs personnages (comme avec les comics Ultimate qui proposent une version modernisée de ses héros), soit par des histoires plus sombres ou mettant en exergue une idée précise (comme Marvel Zombie dont l’idée centrale est de montrer des versions zombifiées des super-héros).

La série What If…? exploite fortement la multiplicité des incarnations d’un même héros au sein de différents univers

Il est donc plus pertinent de parler de figures que d’œuvres précises. Cette idée acquise, nous pouvons tout de même constater un schéma similaire à d’autres adaptations quant à leur développement pour d’autres médiums. Le personnage d’Iron Man pourra être décliné sous bien d’autres formes. Qu’elles soient culturelles avec le cinéma mais aussi des dessins animés et des jeux vidéo qui vont, là encore, apporter une nouvelle version du personnage. De nombreux produits dérivés vont également arborer le super-héros, allant de t-shirts, figurines, posters, jouets… Cela peut même aller jusqu’à l’attraction de parc à thèmes, comme c’est le cas à Disneyland Hong-Kong depuis 20174 et depuis juillet 2022 avec un « Avengers Campus » à Disneyland Paris5.

Cette stratégie transmédia se vérifie au-delà du MCU et des comics Marvel qui semblent la pousser à son paroxysme. Du côté de DC Comics, que ce soit dans leur DCEU ou des adaptations plus isolées comme la trilogie Batman de Christopher Nolan, ce sont toujours de nouvelles itérations des super-héros qui sont proposées. Chaque adaptation peut alors être prise indépendamment des autres, en dehors de ses précédents opus qui partagent alors le même personnage au sens littéral. Une approche qui peut amener différentes versions d’un même super-héros être portée au cinéma à une même époque. C’est le cas de Batman, présent dans Zack Snyder’s Justice League en 2021 puis dans une nouvelle aventure totalement indépendante de cette trame en 2022 avec The Batman. Autre exemple avec Spider-man, où celui du MCU partage la vedette avec son alter-égo en animation dans le film Spider-Man : Across the Spider-Verse sorti en 2019, quand Tom Holland incarnait également l’homme-araignée dans Spider-Man : Far From Home la même année.

Pour les adaptations de comics hors super-héros, la démarche se rapproche plus d’une adaptation littérale mais avec certaines différences. C’est le cas pour la série The Walking Dead qui comporte des divergences dans ses personnages (certains sont présents dans la série et absents des comics, certaines morts diffèrent voire n’arrivent pas…). Si la trame principale ne dévie pas de celle du support d’origine, elle comporte trop de différences pour être considérée comme strictement identique. Là encore, de nombreux dérivés sont produits comme des jeux-vidéo et des spin-offs télévisés au format série. Ces derniers sont néanmoins basés sur l’univers de la série plutôt que les comics originaux.

Pour les comics, les adaptations permettent là aussi de porter ses licences sur un maximum de supports. Mais le fait que chaque comics, série ou film propose sa propre itération du personnage disperse sa réception. Il s’agit alors de capitaliser davantage sur des figures symboliques et leurs univers que sur des personnages précis (dans le sens avec un vécu unique) présent dans une histoire partagée par les médiums. Cette stratégie peut rendre plus accessible certains supports, comme les films ou les jeux-vidéo, qui ne nécessitent pas d’avoir vu ou lu une autre histoire pour en connaitre ses bases. Mais elle risque également de mettre en retrait son support d’origine qui est par conséquent moins porté par ses adaptations.


Des stratégies efficaces, surtout à l’enfance

Si le fondement des stratégies transmédia est de capitaliser un maximum sur une licence et ses personnages, le cœur de celle-ci semble se trouver dans les adaptations audiovisuelles. Séries télévisées et films apparaissent comme le premier élément à développer pour populariser une série, tandis que les autres médiums serviront davantage à profiter de cette popularité nouvellement acquise.

Autrement dit, parmi les adaptations, les films et les séries servent à l’acquisition d’un nouveau public sur lequel les autres médiums (jeux vidéo, produits dérivés…) pourront profiter pour vendre leurs produits. Cette logique fonctionne particulièrement pour les mangas où les adaptations en anime sont depuis longtemps au cœur de la stratégie éditoriale d’un titre. Un manga devenant populaire aura de fortes chances d’être adapté plus tard en anime afin de le faire découvrir à une toute nouvelle audience autrement plus large. Ce portage télévisuel est la plupart du temps radicalement efficace, avec des cas récents aussi extrêmes qu’évocateurs, comme Jujutsu Kaisen qui a vu ses ventes de 650% avec la diffusion de son anime6. Ce Phénomène s’observe aussi en France où la série Demon Slayer (anciennement Les Rôdeurs de la Nuit) qui fut le second meilleur lancement d’un manga en 20197, entre des spin-offs de titres déjà ultra populaires comme Fairy Tail ou Dragon Ball. Le titre se relançait alors après une première édition rapidement abandonnée (débutée en aout 2017 et plus aucune publication après le 3ème tome paru en février 2018). La nouvelle édition, parue en septembre 2019, arrivait juste après la fin de son adaptation anime diffusée d’avril à septembre de la même année. Alors que la survie de la licence était compromise en France avec un arrêt de commercialisation fin 20188, son adaptation a permis d’insuffler un tout nouveau souffle au titre. Un succès qui perdure encore puisque les deux premiers volumes de Demon Slayer étaient dans les 10 meilleures ventes BD de 2021 (avec les tomes 1 & 2, respectivement 3ème avec 255K ventes et 8ème pour 207K9). Pour les mangas, l’importance de ces adaptations est donc cruciale et fait partie intégrante de la stratégie éditoriale des acteurs français. L’éditeur Glénat anticipe10 par exemple l’arrivée d’un anime pour son titre Shangri-La Frontier, lancé en 2021, pour booster ses ventes à venir11.

La catégorie “Anime” sur Netflix

Cette stratégie est d’autant plus efficace que les animes sont devenus très largement accessibles sur la dernière décennie. L’émergence de plateformes de streaming dédiées comme Crunchyroll et Wakanim ont démocratisé l’accès à ce genre de contenu. La banalisation du simulcast (disponibilité d’un épisode en quasi simultané par rapport au Japon), la centralisation des nombreuses séries disponibles chaque saison et la professionnalisation du secteur aura porté le succès de ces offres. L’apparition de contenus d’animation japonaise sur des plateforme grand public comme Netflix mais également Prime Video auront apporté les animes à un tout nouveau public. Ces séries sont désormais une part importante dans la stratégie de Netflix, qui propose déjà un large panel d’œuvres à découvrir parmi les plus populaires : Naruto, Demon Slayer ou encore Hunter x Hunter. Avec plus de 9 millions d’abonnés en France12, ces animes s’offrent une exposition particulièrement large.

Pour les comics, on peut presque établir le même constat. Au détail près que ce succès se répercute davantage sur les ventes de places de cinéma et de produits dérivés que les bandes dessinées américaines. Pour Marvel, le succès des films est évident au box-office mondiale mais aussi français : 34 ont attiré plus de 2 millions de spectateurs, dont 6 films à plus de 5 millions. Parmi les films du MCU, aucun n’a été en dessous du million de spectateurs. À noter l’excellent score de la trilogie Spider-man de Sam Raimi au début des années 2000. Avec 5 à 6 millions de spectateurs sur ses différents opus13, la saga était jusqu’en 2019 le plus gros succès du box-office français pour une adaptation Marvel, avant d’être détrôné par le mastodonte Avengers Endgame.

RangTitreAnnéeNombres d’entrées
1Spider-Man: No Way Home20217 388 000
2Avengers: Endgame20196 944 909
3Spider-Man20026 459 120
4Spider-Man 320046 336 433
5Spider-Man 220075 335 224
6Avengers: Infinity War20185 141 500
7Avengers20124 505 704
8Iron Man 320134 386 939
9Avengers : L’Ère d’Ultron20154 331 356
10Deadpool20163 763 671
Classement des 10 films Marvel au box office français. (Chiffres tirés de JP’s Box Office, classement complet disponible ici)

La captation de nouveaux publics par les adaptations est donc primordiale pour développer une licence à partir d’une période donnée. Mais ces contenus peuvent également apporter un nouveau public plus progressivement, sur des durées plus longues, notamment en étant présents dès l’enfance et l’adolescence.

De nombreux fans évoquent dans leurs réponses avoir découvert les mangas ou les comics par des adaptations vues dès leur enfance. L’impact d’émissions jeunesses centrées sur la diffusion de dessins animés adaptés de mangas ou de comics, comme RécréA2, le Club Dorothée ou F3X, ont été significatifs. Ainsi, Nadège (34 ans), Fabien (26 ans) et Olivier (28 ans) ont découvert les comics par les séries animées qui passaient à la télévision. Olivier précise d’ailleurs s’être mis aux comics « en (s’intéressant) à l’univers étendu de la série Batman de 1992 ». Même chose pour les fans de mangas : Emma (27 ans), Emily (18 ans) et Hugo (24 ans) et d’autres estiment avoir sur leur premier contact avec des animes durant leur enfance. À l’époque, le lien avec les mangas ou même la culture japonaise en général était loin d’être évident, comme l’explique Sara (28 ans) : « J’en regardais quand j’étais petite sans être consciente de la différence entre anime et les autres styles de dessins animés ». Cette confrontation à ces contenus dès l’enfance familiarise déjà ces jeunes publics, consciemment ou pas, à des séries et des styles d’œuvres qu’ils continueront d’explorer plusieurs années après. Mavise (42 ans) en regardait durant sa jeunesse dans les années 80 avant de faire « une longue pause à partir de l’adolescence pour reprendre vers 2016 ». Juliette (22 ans) évoque de son côté une « accélération » de sa consommation d’anime passé l’adolescence. De même pour Charles (23 ans) dont ses visionnages ont débuté durant l’enfance avec One Piece et Naruto à la télévision, ce qui s’est « transformé en intérêt petit à petit pour exploser en 2017 » où il s’est mis aux animes sur internet.

Lupin III VS Detective Conan: The Special (2009)

Il ressort de tout ce qui vient d’être exposé que les « bébés-zappeurs » de hier sont les lecteurs d’aujourd’hui. Le jeune public, de l’enfance à l’adolescence, est alors un enjeu majeur à moyen et long terme pour les éditeurs. Là-dessus, les mangas semblent particulièrement bien positionnés en proposant tous les 3 mois de nouveaux animes à suivre, dont de nombreux destinés à cette tranche d’âge. Les adaptations animées de comics relèvent elles aussi d’un enjeu stratégique pour les plus jeunes publics (moins de 10 ans) en proposant un contenu nettement adouci par rapport aux films habituels.

C’est surtout l’efficacité de ces stratégies transmédia qui ressort de ces témoignages. Les corrélations entre succès au box-office et personnages populaires, ou boost des ventes d’un titre à la suite de son anime en est une illustration assez immédiate. Mais l’impact de ces adaptations est tout aussi efficace sur la durée, même quand son spectateur ne conscientise pas le lien entre l’adaptation et son support original. L’intérêt des adaptations devient alors d’occuper non seulement un maximum d’espaces, mais également de les occuper le plus tôt possible.


  1. Amo. Bocchi the Rock (n’est pas seule dans son anxiété) () 2022, disponible sur : https://neantvert.eu/2022/11/21/bocchi-the-rock-nest-pas-seule-dans-son-anxiete/ ↩︎
  2. Qui est techniquement la saison 3, puisque le film a été ensuite rediffusé à la télévision avec un découpage épisodique, qui fait alors office de saison 2 ↩︎
  3. Une désignation néanmoins davantage abordée par les fans que par Marvel Comics eux-mêmes, qui semblent au contraire la réfuter. ↩︎
  4. Disneyparks. Hong Kong Disneyland Resort. 2016, disponible sur : https://disneyparks.disney.go.com/blog/2016/11/opening-date-set-for-iron-man-experience-hong-kong-disneylands-marvel-themed-ride/ ↩︎
  5. Dimension Parcs. Tout sur Avengers Campus, LA nouveauté 2022 de Disneyland Paris. 2022, disponible sur : https://www.dimensionparcs.fr/france/disneyland-paris/avengers-campus-disneyland-paris-nouveaute-2022/ ↩︎
  6. Antonio Pineda Rafael, Animenewsnetwork. Jujutsu Kaisen : un bond de 650 % dans la circulation du manga depuis la sortie de l’anime. 2021, disponible sur : https://www.animenewsnetwork.com/fr/news/2021-09-27/jujutsu-kaisen-un-bond-de-650-percent-dans-la-circulation-du-manga-depuis-la-sortie-de-lanime/.177865 ↩︎
  7. Ozouf Paul. [Bilan Manga 2019] Ventes en France : l’extraordinaire ascension ! 2020, disponible sur : https://www.journaldujapon.com/2020/04/19/bilan-manga-2019-ventes-en-france-lextraordinaire-ascension/ ↩︎
  8. Lachasse Jerôme, BFMTV. COMMENT LE MANGA ET L’ANIME “DEMON SLAYER” ONT CONQUIS LA FRANCE . 2021, disponible sur : https://www.bfmtv.com/people/cinema/comment-le-manga-et-l-anime-demon-slayer-ont-conquis-en-france_AN-202105260163.html ↩︎
  9. GfK Market Intelligence – Livres – Année 2021 ↩︎
  10. Paquot Valentin, L’Internaute. Manga : les chiffres de ventes dictent-ils la stratégie des éditeurs? 2021, disponible sur : https://www.linternaute.com/livre/mangas/2589855-manga-les-chiffres-de-ventes-dictent-ils-la-strategie-des-editeurs/ ↩︎
  11. Un anime a été, depuis, bel et bien annoncé pour ce manga ↩︎
  12. Seux Dominique, Les Échos. Netflix France proche des 10 millions d’abonnés. 2022, disponible sur : https://www.lesechos.fr/idees-debats/crible/netflix-france-proche-des-10-millions-dabonnes-1380768 ↩︎
  13. 6 459 120 pour le premier, 5 335 224 pour le second et 6 336 433 pour le dernier. ↩︎

Sociologue des weebs. Se nourrit de moe et d’iyashikei. Anima Yell c’est l’amour.

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