Notre épopée dans le transmédia se poursuit désormais au-delà du cadre « officiel ». S’il était question jusqu’ici des fans en tant que consommateurs de produits culturels ainsi que récepteurs, nous allons dorénavant voir leur facette de « créateurs » de contenus transmédias. Des productions amateurs qui, si elles s’éloignent de leurs encadrements industriels d’origine, n’en restent pas moins indissociables pour concevoir l’ensemble de l’expérience transmédiatique vécue par les fans.
Mais, avant de se lancer franchement sur le sujet, nous devons passer par une étape essentielle : définir ce qu’est un fan, ou du moins de quoi nous parlons en employant ce terme dans ces articles. Une nécessité pour capter toute la dimension active, productive et communautaire du fan et du type de dynamique dans lesquelles il peut s’engager.
Cet article fait partie d’une série sur les stratégies transmédia au sein de la pop culture. Vous pouvez consulter ce préambule pour plus d’informations et retrouver l’intégralité des articles à cet endroit.
Une réflexion importante à mener tant la notion de « fan » peut être floue. Si l’acte d’être « fan de quelque chose » semble limpide (en étant un consommateur régulier, par son engagement créatif ou social auprès d’une licence…), le moment où il vient de distinguer le « fan » du « non-fan » est singulièrement brouillé. À partir de quand devient-on fan ? Est-ce une appellation que l’on s’attribue soi-même ou doit-elle être socialement approuvée (par d’autres fans, par exemple) ?
Un problème auquel j’ai été confronté durant mon enquête, avec une interaction qui fut la source de cette réflexion. À la recherche alors explicitement de « fans de Naruto, Jujutsu Kaisen, des Avengers ou de Spider-Man », un utilisateur (Fabien, 27 ans) m’a demandé s’il « compte » possiblement comme un fan, expliquant avoir vu « quasiment tous les Marvel » mais ne pas être « passionné ». Même chose pour Naruto et Jujutsu Kaisen qu’il avait lu mais « autant l’anime Jujutsu Kaisen est pas trop mal, autant celui de Naturo est naze ». À cette interrogation, j’ai répondu que s’il avait vu tous les films Marvel et qu’il les avait appréciés, alors oui, il « compte », tout comme pour les animes. Finalement, il s’est bien inscrit en tant que fan des Avengers.

Mais cet échange m’ayant forcé à expliquer ce que j’entendais par fan a soulevé chez moi cette interrogation. Jusqu’à présent, j’employais une définition auto-déterminante du fan pour mes précédentes enquêtes sans que cela me soit préjudiciable. L’idée était que le fan se définit forcément comme tel de lui-même et se manifestera en conséquence quand c’est demandé (car il se sentira « concerné ». Cette position a l’avantage d’être plutôt ouverte, où l’on ne risque pas de fermer la porte à des profils de fans qui ne rentreraient pas dans des critères arbitraires et potentiellement incomplets. Mais elle a pour principal défaut de laisser dans le flou les profils de fans plus modestes, ceux qui s’inscrivent dans des dynamiques de fan par leurs pratiques et leurs rapports sociaux, mais sans en avoir nécessairement conscience. C’est en partie ce qu’a mis en lumière mon échange avec Fabien, ignorant s’il devait se considérer comme fan pour la simple raison d’avoir vu tous les films du MCU.
La nécessité de préciser ce que l’on entend par fan est d’autant plus exigée face à des objets comme les blockbusters du MCU ou les séries très regardées comme Naruto. L’amplitude particulièrement large de leurs publics induit des réceptions d’autant plus variées de ces œuvres, avec un spectre d’appropriation très large. En particulier avec les films Marvel qui sont désormais vus par des millions de français rien qu’à leurs sorties au cinéma. Faut-il envisager le fan comme un individu assidu ayant vu tous les films de la saga ? Ou est-ce à déterminer par ses connaissances pointues sur son univers ? Ou bien faut-il reprendre l’aspect participatif du fan qui va produire du contenu fondé sur sa réception culturelle, comme déjà relevé par la performance chez Jenkins1 ?
Une réflexion déjà développée par Mélanie Bourdaa dans « Les fans, ces publics si spécifiques. Définition et méthodologie pour le chercheur », ce qui nous permettra d’avancer dans notre réflexion. Durant son enquête auprès des fans de Games of Thrones, elle a relevé qu’ils se définissaient comme tel par rapport à « un aspect quantitatif et technique » qui se traduisait par un « visionnage et revisionnage systématique des épisodes ». Un aspect que j’ai également observé auprès de mes enquêtés, nombreux partageant cette pratique, comme Priscilla (26 ans) qui a « revu tous les films au moins 50 fois ». Cette définition par la quantité ou l’intensité, du visionnage traduit ainsi un détachement contre l’identité de fan, perçue comme péjorative en France (ainsi qu’en Europe). Se proclamer fan revient à se rattacher à des pratiques peu valorisées (voire dénigrées) socialement, peu importe que la personne y prenne réellement part ou non. Par exemple, il n’est pas rare qu’un fan de manga se présentant comme tel à un non-fan se fasse demander s’il pratique le cosplay ou maitrise le japonais. On est alors dans le « jardin secret » d’Olivier Donnat où la passion s’incarne en retrait chez les individus, qui préfèrent la préserver de leur vie professionnelle, voire familiale.



Un jugement principalement hérité d’une stigmatisation médiatique des fans qui les décrivaient comme des « consommateurs sans cerveau », « marginaux » et « hors de contrôle ». Un dénigrement également genré, avec des fans masculins dépeints comme « obsessionnels et asociaux », tandis que les fans féminins seront considérées comme « hystériques ». Un dénigrement qui conduit à marginaliser les fans par certaines de leurs pratiques (cosplay, fan fiction…) tout en évitant les dimensions actives et réflexives de celles-ci.
C’est pourtant par cet engagement actif envers sa passion que le fan se définit le plus. C’est une activité qui suggère un investissement, souvent conséquent, en temps et en argent. Très concrètement, cela se traduit par l’achat de billets pour une convention, la conception d’un costume de cosplay ou la création de contenus autour de leur passion (fan fiction, musique, articles de blogs2…). Ce sont ces pratiques qui vont « caractériser le lien entre les fans eux-mêmes au sein de la communauté et entre les fans et l’œuvre ou les œuvres culturelles et médiatiques qui les passionnent »3. Autrement dit, cet engagement matériellement et temporellement incarné va définir aussi bien les liens entre le fan et le produit culturel qui le passionne, qu’entre les fans eux-mêmes. Le risque serait cependant de résumer le fan à un « consommateur prisonnier du système capitaliste que lui imposent les médias contemporains », le réduisant là encore à une passivité qui ne le caractérise pas. Les fans témoignent au contraire d’une « activité créatrice et hétérodoxe » où la réappropriation de leur passion est totale :
« Le fan et les communautés de fans ne sont donc pas des entités passives, loin de là, et nous voudrions souligner que les fans produisent, écrivent, montent des vidéos, créent, s’engagent dans le politique, débattent. »
Mélanie Bourdaa
L’activité du fan étend sa réception « au-delà de la lecture ou du visionnage » et permet de la densifier par la création et la socialisation. D’autant que de nombreuses pratiques de fans viennent s’opposer à une réception pleinement acquise pour leur passion, qui va au contraire pouvoir se montrer particulièrement critique envers celle-ci. L’utilisation du piratage ou les controverses pouvant exister au sein des fans (comme celles sur les conditions de production évoquées dans la précédente partie sur la base de remarques faites par des fans) en sont des exemples. Le fan est avant tout « un producteur de contenus et de significations ».
C’est par ce point que l’on pourra alors déceler les fans au sein d’un large public, comme celui du MCU. À la manière du public de la série Dallas au sein duquel Ien Ang avait ressorti les « Dallas Lovers »4 qui regardaient la série sans avoir par la suite des activités les inscrivant dans une communauté. De la même façon, il peut y avoir un public allant regarder régulièrement les films du MCU au cinéma sans être pour autant des fans puisqu’ils ne s’inscriront pas par la suite dans cette dynamique communautaire.
Le magazine POP! de Philippe Maïsetti est un très bon exemple de production de sens et de contenus par des fans.
Notre conclusion de « ce qu’est un fan » se rapproche grandement aux caractéristiques établies par Mélanie Bourdaa5, que je vais tout de même énoncer. À notre sens, le fan est donc un individu qui se définit avant tout par un rapport privilégié avec sa passion, dans une dimension qui peut être individuelle ou partagée. Il fait perdurer sa réception pour que celle-ci se perpétue au-delà de limites arbitraires (la fin d’une série, par exemple) et incarne un élément récurrent de sa vie. Il possède également des connaissances sur sa passion, qui peuvent aussi bien être sur son « lore » pour réinterpréter son univers, que sur sa dimension plus industrielle qui impacteront ses pratiques de fans (savoir où acheter certains goodies, connaitre les controverses autour de sa licence fétiche…). Evidemment, il peut appartenir à une communauté de fans avec qui il partagera cette passion par des modes de réception similaires. Il est aussi producteur de contenus et de sens autour de sa passion, de manière très large. Un blog, une chaine YouTube, du cosplay, de la fan fiction ou même des tweets entrent dans cette dimension productive de la fan culture. Le fait de partager un ressenti, un avis ou des réflexions sur sa passion est le fondement de cet aspect profondément actif du fan dans sa réception. Enfin, le fan va inclure sa passion dans la construction de son identité personnelle par des éléments visuels distinctifs (tels que des goodies…), des valeurs, voire des vocations, qui y seront liées.
Toutes ces caractéristiques donnent surtout une vision d’ensemble de ce qu’est un fan, sans non plus être exhaustif dans les possibilités infinies que peuvent être leurs pratiques. Il n’est pas non plus utile d’attendre de chaque fan qu’ils correspondent à chacun de ces points. En particulier avec celui sur la communauté où trouver sa place même au sein d’un « fandom » peut être complexe pour certains individus.
- Henry JENKINS, Convergence culture. Where old and new media collide, NYU Press, 2006. ↩︎
- Un peu comme celui que vous lisez actuellement, qui résulte tout de même de ma passion si débordante que j’ai décidé d’en faire mon sujet de prédilection dans mes mémoires à la fac. ↩︎
- Mélanie Bourdaa, « Les fans, ces publics si spécifiques. Définition et méthodologie pour le chercheur », Belphégor (En ligne), 17 | 2019 http://journals.openedition.org/belphegor/1701 ↩︎
- Ien Ang, Watching Dallas. Soap Opera and the melodramatic imagination, Londres, Routledge, 1985 ↩︎
- À savoir :
– Appartenir à une communauté de pairs, à un groupe social dans lequel le fan va inscrire sa passion et dont il va devenir membre. Cette communauté présente une grande organisation, possède ses codes mais également ses hiérarchies, et ses sanctions et tensions.
– Allonger, étirer et déployer le moment de la réception pour que celle-ci ne se termine pas et constitue une boucle infinie.
– Être un public expert, puisque le fan connaît l’œuvre suffisamment pour s’adonner à un braconnage culturel, source de sa créativité.
– Être un producteur de sens et de contenus. Le fan réinterprète les œuvres, les décortique, les analyse, propose des remix et des collages, des mélanges de genres et d’œuvres. Il crée des productions qui vont de l’écriture de fan fictions au montage vidéo, ou encore au dessin de fan art.
– S’engager socialement, culturellement et politiquement pour déployer son identité personnelle et collective dans la sphère publique. ↩︎
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