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Severance – Dystopie humaine, utopie capitaliste

9 épisodes | Apple TV+

Bienvenue à Lumon Industries où séparer vie personnelle et professionnelle devient littérale. Grâce à la dissociation, ses employés ont « deux » consciences : l’une quand ils ont à leur bureau, et l’autre lorsqu’ils sont en dehors. Une manière bien pratique d’avoir des employés parfaitement dévoués à leur travail. Ce qui est une merveilleuse chose, n’est-ce pas ?

Si Apple TV+ ne parvient pas encore à s’imposer comme un incontournable dans le secteur du streaming, le service peut au moins compter sur la qualité de ses productions pour faire parler de lui. J’ai déjà pu éprouver cette merveille qu’est Ted Lasso, une perle de bienveillance, et la fantasque enquête policière de The Afterparty. Il en va ainsi de même pour Severance qui se démarque déjà par un concept fort.

Comme décrit en intro, le principe de Severance repose sur la dissociation mémorielle de ses personnages. Quand ceux-ci arrivent à leur travail, ils deviennent des « inters » qui ne connaissent que leur vie au sein de l’entreprise. Ils ignorent totalement de qui ils sont à l’extérieur, de leurs loisirs, passions, de s’ils ont une famille ou des amis… Une fois leur journée terminée, ils redeviennent des « exters » en quittant leur bureau. Et s’ils peuvent retourner vaquer à leurs occupations sans avoir la moindre idée de ce qu’a été leur journée de travail, ni même en quoi celui-ci consiste tout court. Une blessure au front survenue durant votre journée ? Il faudra compter sur la jolie petite carte postale fournie par la boîte pour vous l’expliquer. Le kiffe de Severance tient déjà là en son concept aussi simple que grisant. Un véritable rêve capitaliste où les employés sont dévoués corps et âmes à leur entreprise. Vos conditions de travail sont médiocres ? Mais comment allez-vous les protester si vous n’en avez même pas conscience en tant qu’exter, tandis que votre inter ne peut pas communiquer avec l’extérieur ? Cette mécanique pose à elle seule de nombreuses questions éthiques qui sont abordées au fil des épisodes plus ou moins frontalement. Surtout, l’apparente « bienveillance » de ce procédé rend très vite perplexe tant il apparait pourtant comme une atteinte aux libertés fondamentales de l’être humain.

Un moment chaleureux entre des employés et leur supérieur

L’ambiance pesante de la série fait aussi rapidement sentir que, non, tout n’est clairement pas aussi chouette que ce que l’on voudrait nous faire croire. Ça passe par une ambiance très froide, visuellement comme littéralement, avec d’immenses bâtiments gris, souvent déserts, des intérieurs blancs immaculés et impersonnels au possible, au sein de contrées enneigées qui n’ont rien de cosy. Cette atmosphère m’a souvent rappelé celle des jeux Portal (surtout le 2 qui la développe bien plus) où on se sent dépassé par une entreprise complètement hors de contrôle et dont le sens de leurs activités nous échappe totalement. L’esthétique très épurée des locaux y est également pour beaucoup et peut rappeler le phénomème des backrooms par son côté vide et absurdement générique. Enfin, de savoureuses scènes très corpo achèvent à coups de « team building » d’apporter une bonne dose de gêne avec des séquences tout sauf naturelles et sincères. La critique du monde corporate est ici évidente, et va même plus loin en affublant Lumon d’un culte en l’honneur de son fondateur, hérité par les employés (les inters, donc) comme un véritable Dieu. Le secret occupe aussi une place prépondérante au sein de Lumon, et pas uniquement dans la relation inter/exter. Les employés ne savent ainsi rien des uns des autres, et encore moins sur les autres services. Tout est parfaitement encadré, limité, structuré. Des caractéristiques qui ne sont pas sans rappelées de grandes entreprises comme, justement, Apple. Le culte du secret fait partie de l’ADN de l’entreprise (au point que les employés ignorent parfois sur quoi ils sont en train de travailler, ce qui est aussi le cas dans Severance), tout comme la vénération de Steve Jobs. Il est donc assez cocasse, et étonnant, de les voir produire une série dont ils sont pourtant au moins une des cibles évidentes.

Du melon ! Un délicieux gouter offert par l’entreprise.

Un univers dystopique dans lequel vivent malgré tout Mark Scout, le protagoniste de cette histoire et merveilleusement incarné par Adam Scott. Je l’avais déjà adoré dans Parks and Recreation avec son rôle de mec totalement désabusé par la vie, et c’était génial de le revoir dans un registre similaire mais plus froid. Et c’est principalement par son point de vue que l’on verra l’évolution d’une intrigante de plus en plus passionnante. Le genre qui vous amène encore plus de questions à la moindre réponse, tout en sachant rester particulièrement sobre dans sa narration. En dehors de quelques moments psychologiquement durs (mais signalés par des TW de la part d’Apple TV+ au début des épisodes concernés), Severance se raconte assez simplement, conservant bonne figure malgré que ses personnages s’engagent de plus en plus sur un chemin angoissant. Une écriture brillante où la tension est aussi palpable que masquée et qui me rappelle beaucoup l’excellent ACCA 13 qui proposait quelque chose dans le même registre.

Terrifiant par la pertinence de son concept et la qualité de son immersion, Severance est une vraie série d’ambiance qui touche extrêmement juste dans sa critique des mégacorporations actuelles. L’évolution de ses personnages face à leur condition est palpitante tandis que le mystère s’épaissit toujours plus autour de Lumon. Autant d’éléments qui ne demandent qu’à être développés davantage dans la saison 2 à venir.

“saison 2 severance date”

Sociologue des weebs. Se nourrit de moe et d’iyashikei. Anima Yell c’est l’amour.

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