L’animation c’est chouette, surtout quand ça bouge bien. Connaitre les artistes qui créent ces merveilles est tout aussi cool. Mais on se rend rapidement compte que c’est une industrie malade dans laquelle les dérives sont nombreuses et les abus devenus la norme. C’est un monde où les plannings sont désastreux, les salaires misérables (quand ils sont versés) et fonctionne globalement avec une déconsidération totale du bien-être des employés au profit des revenus d’une industrie toujours plus lucrative (18 milliards d’euros de chiffres d’affaire en 2021)1.

C’est fatiguant de se répéter

Il n’empêche que j’éprouve parfois une « lassitude » à évoquer régulièrement les dérives de cette industrie. Alors que ce sont des sujets assez graves et importants, pourquoi douter de vouloir les pointer du doigt ? Parce que c’est chiant. Après tout, c’est déjà bien connu que l’industrie est malade et maltraite ses artistes. Quiconque a exploré les dessous de l’animation japonaise le sait. Revenir toujours au même point est répétitif, fatiguant voire agaçant. En fait, c’est même un sujet régulièrement discuté. Donc c’est bien, on en parle. On en parle, vraiment ?

C’est une réelle question à se poser quand on voit la dissonance dans le traitement médiatique de ces sujets et de ses responsables. Il existe de nombreux articles, threads, vidéos et podcasts pour parler d’artistes de talents, d’animateurs de légendes, de studios historiques… Mais finalement assez peu de contenus pour évoquer ces dérives industrielles. En fait, j’en ai un peu ras le bol de voir toujours plus de contenus prêts à m’expliquer pourquoi le monde de la japanimation est incroyable quand il semble toujours plus au bord du précipice. Surtout que j’ai de plus en plus de mal à partager un tel enthousiasme en sachant qu’un anime que j’ai pu aimer a probablement été produit dans des conditions atroces. Aucun artiste ne devrait avoir à payer de sa santé pour produire une œuvre.

Magnifique extrait de Hyouka par Kyoto Animation, dont les conditions de travail sont réputées pour leur qualité (source : Sakugabooru)

Un regard tronqué sur l’industrie

Il m’apparait comme un peu malsain voire naïf d’applaudir des artistes, œuvres et studios pour les choses incroyables qu’ils produisent sans jamais évoquer ce qu’il y a autour. C’est choisir d’évoquer seulement ce qui est produit de mieux par l’industrie quand il s’agit surtout de productions chanceuses ou ayant réussies à surnager dans un système qui broie les talents et la créativité. Un choix qui peut sembler compréhensible dans une volonté d’analyse purement artistique.

Sauf que non, ça ne l’est pas. Au contraire, une démarche artistique doit inclure dans sa vision les conditions de production pour être réellement complète. C’est parce que les rédacteurs de SakugaBlog (dont notamment kVin) proposent ce regard dans leurs articles que c’est l’un de mes sites de références dans l’animation JP. Prenez cet article sur les layouts dans l’animation. Il explique comment un mauvais planning trop expéditif empêche les animateurs de produire des séquences originales, travaillées et immersives. Un exemple concret des conséquences que peuvent avoir les conditions de productions sur la qualité artistique d’une œuvre.

Plutôt que de se contenter d’applaudir le meilleur, j’aimerais que l’on pense aussi à s’interroger sur le moins bon et pourquoi il est moins bon. Des œuvres ne se résument pas qu’à des qualités de réalisation, d’animation, d’écriture ou que sais-je encore. Elles sont également le résultat de comment elles ont pu être produites. L’effondrement d’une série comme Wonder Egg Priority en était déjà une bonne illustration. Dans des conditions plus saines, la série aurait peut-être pu se conclure d’une manière plus satisfaisante. Ou peut-être pas, et on en saura jamais rien car ce n’est pas qui est arrivé. Mais ça serait chouette de savoir qu’une œuvre s’est ratée suite à de simples erreurs humaines et de mauvais choix artistiques, plutôt parce que la santé de ses créateurs a été trop mise à mal pour la réaliser.

Wonder Egg Priority

Arrêtons avec la complaisance

Création artistique et conditions de travail sont indissociables. Le nier revient simplement à préférer un regard biaisé sur l’industrie par complaisance. Il est impossible de parler d’animation sans prendre en compte la manière dont elle est produite, et cela doit inclure ses bons comme mauvais aspects. Les conditions de productions devraient être une information à part entière à inclure dans une n’importe quelle critique, et non juste un épiphénomène évoqué de temps en temps.

Ce n’est pas un sujet qui devrait rester limité à une niche d’individus déjà alertes sur la question. Il faut banaliser sa médiatisation pour élever notre exigence envers l’industrie plutôt que regarder seulement ce qui a survécu. Ses créateurs méritent une meilleure considération qu’une invisibilisation au profit d’un affecte artistique mal placé. Cette complaisance est de toute manière vaine, tant que cette industrie échouera à proposer un système de production humainement sain, elle sera tout aussi incapable d’offrir des garanties pour sa créativité : un système perdant-perdant.

Donc, oui, parlons des conditions de travail dans l’animation japonaise.


  1. Source : Le rapport 2022 sur l’industrie de l’animation japonaise par The Association of Japanese Animations https://aja.gr.jp/english/japan-anime-data ↩︎


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