Ces dernières années ont vu l’essor de titres portés par leur popularité sur les réseaux sociaux, à tel point qu’ils finissent par susciter l’intérêt d’éditeurs. Les mangas yuri n’échappent pas à ce phénomène et plusieurs succès récents peuvent en témoigner, comme She Wasn’t a Guy (Mangetsu) de Sumiko Arai ou Shino et Ren (Meian), de la prolifique Minori Chigusa1. Et c’est plutôt malin pour soumettre au public des idées de mangas qui pourraient ne pas trouver validation auprès d’un éditeur, surtout quand il s’agit de genres moins plébiscités comme le yuri.

Cela tombe bien, le manga dont j’aimerais parler aujourd’hui a suivi cet exact cheminement. Il s’agit d’une de mes (trop rares) lectures estivales, Mikoto to Rei d’Eru Kudou, un titre mettant en scène d’une adorable manière le quotidien de Mikoto et Rei, deux lycéennes éperdument amoureuses l’une de l’autre. Des tranches de vie plutôt légères, parfois un peu moins, et parfois un peu plus spicy, qui constituent un sympathique album, en plus de profiter du trait très attrayant de son autrice.

Un petit retour en arrière s’impose puisqu’il faut d’abord évoquer le « avant » Mikoto to Rei. Sinon mon introduction n’auraient aucun intérêt. À la base, donc, il y avait MikoRei Log, une série de dōjinshi comptant actuellement cinq volumes, tous publiés de 2024 à 2025 dans des événements dédiés comme le Comiket ou le Comitia. Chaque album comprenait un mix d’illustrations et de courtes scènettes d’une page ou deux sur la vie de couple des deux protagonistes.

Il s’y trouve déjà la plupart des éléments qui seront étoffés par le manga, comme la dynamique de personnalités opposées des héroïnes et quelques éléments sur le passé des personnages. Mikoto est déjà une gyaru anciennement pianiste et Rei une élève sérieuse membre du comité de discipline de leur école. On y aperçoit même la grande sœur de l’une et le grand frère de l’autre. Un dernier album, titré Lover, in your voice, est publié au 106ᵉ Comiket (août 2025) sous la forme d’un one-shot de 42 pages. On le retrouve d’ailleurs dans le tome final de Mikoto to Rei, comme troisième chapitre.

Concernant leur créatrice, Eru Kudou est une mangaka ayant débuté ces dernières années avec sa première série, Eguchi-san Chi no Junjou Succubus (Eguchi-san’s Pure-hearted Succubus) sur une succube et une mangaka toutes deux incapables de comprendre le concept d’érotisme. Elle a d’ailleurs imaginé Mikoto et Rei à cette période, comme manière de trouver un peu de répit dans ce début de publication. En 2027, elle va succéder à Musshu sur la version manga de Watanare.

On arrive à cette fameuse version manga « officielle » des deux amoureuses, publiée en mai 2026 au sein du label MF Comics de Kadokawa. Il compile en quatre chapitres (et des poussières, avec les annexes) plusieurs facettes de son couple star. On en apprend davantage sur leur rencontre, leurs inquiétudes tout en gardant un certain focus sur des moments doux, rigolos ou plus intimes entre elles. Il y a un bon équilibre entre ces différents tons et le manga se débrouille plutôt bien malgré la limite de son nombre de pages. De son passé auto-publié, le titre reprend quelques illustrations et interludes, ainsi que Lover, in your voice, déjà évoqué.

Dans le contenu, maintenant, il faut dire que c’est plutôt chouette, assez classique, mais plaisant à lire, ainsi que pas mal horny. On reviendra un peu après sur ce dernier point qui mérite d’être nuancé. Quant au premier, même sans révolutionner son genre, Eru Kudou parvient à développer des personnages attachants et marquants en seulement quelques pages. Cela reste succinct, mais c’est intéressant d’en apprendre davantage sur le passé de pianiste de Mikoto, le manque d’assurance de Rei dans leur relation ou comment elles posent les bases et limites de leur intimité. Même si c’est court, on a un bel aperçu de leur vie, et de quelques personnages secondaires. On retrouve le grand frère de Rei et la grande sœur de Mikoto, cette dernière ayant une relation maladroitement mignonne avec celle-ci. L’autrice drop même en toute fin sa crush, une collègue de bureau présentée comme sur le spectre de l’asexualité, servant à teaser une possible suite (qui, je l’espère, verra le jour).

Il reste le dessin plutôt séduisant du manga, avec un trait vif et généreux en détails. Cela donne des planches parfois un peu chargées, mais on garde une bonne lisibilité globale. J’aime surtout la forte expressivité qu’Eru Kudou confère à ses personnages, cela rend la lecture très vivante et dynamique. Puis je suis fan de sa colorisation, les quelques pages couleurs agrémentant le tome étant particulièrement flatteuses pour la rétine (et c’est aussi valable pour la plupart des illustrations couleurs de l’autrice).

Le point qui peut davantage fâcher, c’est la présence ici et là de moments plus racoleurs pour montrer des moments d’intimité entre Mikoto et Rei. Je l’ai déjà évoqué, mais le titre cherche vraiment à mettre en scène un couple très très amoureux, ce qui est très chouette. Ce qui l’est moins, c’est d’avoir des passages qui tendent à sexualiser les protagonistes qui restent tout de même des lycéennes.

Qu’une partie de l’humour tourne autour de ces sujets, d’accord, mais il ressort de certaines scènes une envie d’en profiter pour mettre en avant le physique des personnages. C’est d’autant plus marquant au travers des albums MikoRei Log, surtout le premier qui a plusieurs illustrations cherchant clairement à mettre le côté sexy des personnages en avant. Le manga, quant à lui, propose quelque chose de plus édulcoré, avec tout de même ses moments plutôt spicy.

C’est dommage, mais heureusement le titre a largement plus à proposer que simplement des passages sexy et, si la sexualisation est indéniable, on est loin d’une objectivation stricte des personnages. Je ne pense pas qu’il soit non plus pertinent de parler de « mâle gaze », tant le concept semble peu adapté au yuri de manière générale, notamment parce que le désir – et donc le regard – lesbien existe aussi. Et je n’ai pas envie de véhiculer bêtement l’idée que le yuri serait d’abord du contenu pensé pour exciter les hommes, une idée fausse qui m’a trop longtemps tenu éloigné du genre. Surtout quand la sexualisation de personnages mineurs est un problème largement répandu au-delà du seul prisme du manga yuri2.

J’avais aussi envie d’évoquer Shino et Ren, puisque le titre a la même base et les mêmes problèmes, mais ça aurait été malvenu vu que je ne l’ai pas lu. Je pense juste que si celui-ci me met davantage mal à l’aise, c’est par son emploi régulier du POV, un gimmick sacrément racoleur pour le coup, et dieu merci pour Mikoto to Rei, ça a été très vite abandonné.

Le second « couple » teasé en fin de volume et dont j’espère voir plus dans une suite © Eru Kudou • Mikoto to Rei

Pour conclure, j’ai apprécié ma lecture et j’espère vraiment que l’autrice pourra étendre la vie de ses personnages au-delà de cet unique volume. La sexualisation est malvenue, même si je ne vais pas feindre la surprise, le CV de l’autrice était déjà un bon avertissement. Surtout qu’il y a bien plus à prendre que quelques pages coquines, Eru Kudou sachant très bien rendre ses personnages intéressants et attachants avec très peu d’éléments. Le côté capsules du quotidien marche bien et c’est un format qui m’a paru particulièrement bien maîtrisé ici.

C’est le genre de titre dont je pourrais facilement lire plusieurs tomes de plus tellement c’est réconfortant et attrayant. Surtout que l’autrice ne semble pas manquer d’idées (je le redis, mais je veux voir en scène la relation entre la grande sœur de Mikoto et sa collègue !!). En postface, elle indique avoir voulu dépeindre, avec Mikoto et Rei, un couple éperdument amoureux, y aller à fond sur le flirt et ces petits moments doux et tendres qu’elles partagent. C’est largement l’énergie qui ressort de ce tome. Rien de plus, rien de moins, juste deux filles très amoureuses, et qui ne s’en cachent pas. Tant mieux, c’est tout pile ce pour quoi on vient.

Le manga est disponible à l’achat (en physique ou en e-book) sur Bookwalker, Amazon JP ou tout autre plateforme du genre. Vous pouvez retrouver l’autrice sur ses réseaux : Bluesky, Pixiv et Twitter/X.

© Eru Kudou • Mikoto to Rei
© Eru Kudou • Mikoto to Rei

  1. Elle arrive à simultanément la publication de deux mangas (voire trois il y a encore récemment) tout en étant aux illustrations de plusieurs light novel et en continuant sa série d’illustrations hebdomadaires ainsi que tout un tas d’autres projets autour (JV, anthologies…). Comment fait-elle ?? ↩
  2. Et même plus large que le monde du manga uniquement, il suffit de voir certaines dingueries qui ont pu sortir et sortent encore au niveau franco-belge par exemple. Bref, c’est un problème de société avant tout. ↩


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